7. Du contre-témoignage au risque d’hérésie de l’Église de France | 17/05/2023

Affaire Ribes :
du contre-témoignage au risque d’hérésie de l’Église de France.


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Le piège

Il fut un temps où l’Église catholique pouvait se dire « experte en humanité » à la suite de Vatican II. Elle donne aujourd’hui l’image du contraire.
A-t-elle seulement réalisé que la Justice commence à intégrer la « Justice restaurative« , permettant aux victimes de se reconstruire en comprenant la mécanique de leur agresseur et en arrivant parfois à le rencontrer (cf. le récent film « Je verrai toujours vos visages », conseillé dans notre page 6 précédente)…

L’Église aurait vraiment pu être à l’avant-garde, car cette Justice restaurative est bien celle proposée dans l’Évangile par le regard du Christ sur cette femme qu’on allait lapider et, à l’heure du Golgotha, sur le larron pendu à ses côtés. C’est aussi celle proposée par le rétablissement de Pierre malgré ses trois reniements…

Or l’Église catholique de France, avec l’affaire Louis Ribes, impose exactement l’inverse, puisqu’elle n’offre aucune rédemption au criminel, faisant retirer toutes ses œuvres. En agissant ainsi, elle nie la lumière et le souffle qui – selon la Bonne Nouvelle – passent par chaque personne humaine, même criminelle… De plus, faudrait-il le lui rappeler, tout ne peut pas être mauvais dans un criminel. Pourtant l’Église – assiégée par l’effroi et l’instillation de la mauvaise conscience suite à ces affaires d’agressions sexuelles – est allée jusqu’à l’oublier.

Allons, Pères évêques, nous avons besoin de sortir des hésitations et que vous repreniez courage ! Ne nous inventez pas une Justice destructive, à l’envers du regard du Christ et de ce à quoi vous croyez.

Notre Église fut pourtant, bien souvent, à l’avance sur les questions humaines et sociales…
Elle fut également le plus grand soutien des arts qui témoignaient – alors -, pour Elle, de la grandeur de l’Humain et de ce qui le dépasse !

C’est bien sûr l’auteur qui est condamnable. Pas son œuvre.
Un des penseurs de l’Église, et non des moindres, Jean Duchesne, co-fondateur de la revue Communio lancée par Hans Urs von Balthasar, Henri de Lubac et Joseph Ratzinger, l’expose clairement dans un remarquable article aux arguments philosophiques et théologiques des plus sérieux (cf. Aleteia du 2 mai 2023).

À l’instar du jésuite Verschueren, pour sortir de l’impasse, proclamez dans tous vos diocèses :
il faut distinguer l’œuvre de l’auteur, dans tous les cas, quels que soient les criminels ou leurs victimes.

C’est la seule issue pour rétablir – face aux fidèles et face à notre société tout entière – la force constructive d’un regard chrétien… Il est temps de revendiquer votre différence !

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Les injonctions paradoxales

Bien sûr, le pardon est difficile quand il n’est pas impossible, mais laisser les victimes rendre la Justice – en accédant à leur demande de retrait ou de destruction des oeuvres, tel que l’a fait l’Église de Lyon – empêche, de fait, tout processus de reconstruction… et Jean Duchesne de nous rappeler encore que « le pardon n’est pas l’oubli ni un devoir, mais une grâce à demander et accueillir ».

Ainsi, le Primat des Gaules ne s’est pas rendu compte qu’il signait lui-même le reniement du regard proposé par le Christ… Cette différence qui rendait jusques-là toujours nouveau le christianisme.
Comment Monseigneur de Germay pourra-t-il désormais employer les mots miséricorde, pardon ou rédemption qu’il a vidés de leur sens, bafoués et rendus de ce fait inaudibles, pour les croyants comme pour les non-croyants ?

On l’a vu, la question dépasse le cadre de l’Église et a été déjà débattue. L’autoritarisme de la hiérarchie catholique apparaît ici dans toute son absurdité, ne tenant pas compte du message évangélique ni des penseurs qui le lui rappellent.

L’Histoire, un jour, manifestera l’énormité de cet aveuglement. Pour faire illusion, cacher et encore cacher, jusqu’à l’existence d’un petit prêtre qu’elle loua longtemps comme le « Picasso des églises » et dont l’évocation même aura bientôt disparu des annales du diocèse !

Ainsi en a-t-on décidé, sous la culpabilité et sous la peur dictée par une partie des victimes habiles en médiatisation, seules raisons pouvant conduire à ce geste extrême de l’Église :

Censurer les œuvres pour faire disparaître toute trace de leur auteur, c’est la négation même du christianisme et une illusion de guérison pour les victimes qui auraient droit à beaucoup plus de respect face à leurs vies gâchées.

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Vers une « justice destructive »

Que propose aux citoyens l’Église catholique de France, au nom de la miséricorde ?
Le résultat est aujourd’hui sous nos yeux :

Exagérons-nous ? Pas vraiment.

Ce que l’on croyait d’un autre âge – faire disparaître des « œuvres de l’esprit » créées par des « impurs » – s’est fait à Lyon. Le Primat des Gaules entraîne ainsi l’Église et la société française vers l’instauration de la violence comme règle.

L’Église catholique s’en trouve dans l’incapacité de confronter les victimes d’un prêtre avec la grandeur et la compassion d’un regard chrétien.

Pourtant, la fin (paraître ou être pur face aux victimes) ne justifiait pas les moyens (effacer un homme et ses œuvres).

Avant même de nous intéresser à l’affaire Ribes, nous l’avions écrit dans la première page de ce site, le 9 septembre 2022 :
Nous avons ici le devoir d’insister : la distinction entre l’oeuvre et son auteur est ce qui fonde l’Église elle-même. L’existence de l’Esprit inspirant l’artiste, même s’il est criminel…, la foi en la force de la grâce qui peut sourdre de la fange. Cette distinction est si essentielle que les sacrements restent valables même si le prêtre qui les a donnés est reconnu un jour coupable… Tout vole ou volera en éclats si cette distinction n’est plus reconnue ! (notre page 1)

Tout vole aujourd’hui en éclats.

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Les tentations

Tout vole aujourd’hui en éclats à cause des graves ambivalences de notre Église catholique.

Louis Ribes ne fut pour nous ni un ami ni un exemple. La plupart de nos correspondants hors la région lyonnaise ne connaissaient ni son existence ni son œuvre. Mais cette affaire lyonnaise est un cas d’école qui peut-être se reproduira dans d’autres diocèses.

Les décisions prises nous démontrent qu’aucun artiste, et surtout qu’aucune œuvre d’art, ne sont désormais à l’abri des censeurs et des condamnations au rebut éternel… Réactions d’une Église en pleine contradiction entre ce qu’elle prêche et ce qu’elle fait.

Faudrait-il appuyer ici sur l’autre aspect du scandale : ces œuvres ont été payées par la générosité des fidèles et sont soudain déchues de leur statut, passant d’art sacré à déchets…
Conséquences logiques : face à ces contradictions et le discrédit qu’elles apportent, nos comités reçoivent un peu partout la confidence de maires tentés par l’abandon de l’entretien de leurs églises, travaux qui leur incombent mais qui perdent sens, en ces temps difficiles, pour des administrés dégoûtés notamment par les réactions ecclésiales aux récentes affaires touchant des prêtres ayant contribué au patrimoine local…

En conséquence nous recevons aussi quotidiennement les témoignages de fidèles déboussolés :
« Nous, fidèles, refusons de devenir des girouettes au gré des vents contraires, nous obligeant à quitter la boussole de l’Évangile. C’est la première fois que je ne donne plus d’argent à la quête ni au denier du culte. Vous le comprendrez car ma grand-mère, pauvre, avait fait tant d’efforts pour financer des chemins de croix et des vitraux » nous écrit une lyonnaise. Cela aussi, l’intelligence des victimes pourrait l’admettre, si ce n’est le comprendre…

Désormais plus rien ne semble pouvoir arrêter la machine en marche vers l’incohérence, la division et la violence. Le diocèse de Lyon ne pourra jamais y résister tout seul. Les autres diocèses non plus.

Nous n’exagérons pas. La porte est aujourd’hui entre-ouverte pour des autodafés place Bellecour à Lyon ou sur l’Esplanade de Lourdes, pour le retour des bûchers et du grand puritanisme.
Or, nous savons tous que le puritanisme, même s’il part souvent d’un bon sentiment, est une hérésie (cf. article « puritanisme » du Dictionnaire de morale catholique de Mgr Jean-Louis Bruguès).

Cette pureté-ci est illusoire, comme le zéro-péché dont notre Église rêve pour cacher sa culpabilité ou sa honte. Son maître – le Christ – était pourtant venu pour les pécheurs et non pour les purs.

Tout cela, tous ces amalgames, tous ces dangers pour l’avenir, pour n’avoir pas voulu être clair dès le départ et séparer l’œuvre de l’auteur.

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L’image d’un total mépris

Paradoxalement, l’Église de France a démontré le contraire de ce qu’elle voulait et affirmait : un total mépris pour les victimes. Il ne suffit pas de répéter à l’envi que des décisions sont prises « par respect pour les victimes » pour panser leurs blessures.

La page « actu métropole de Lyon » du 1er Mars dernier dans Le Progrès est très instructive : « Pédocriminalité : Givors ne veut pas retirer les vitraux du père Ribes ». Nous ne reviendrons pas sur le mécanisme décrit page 5 de notre site… L’article du Progrès révèle parfaitement la tentation pour les associations de victimes de se faire justice soi-même, jusqu’à exiger la destruction des œuvres (il y est explicitement noté l’évolution de la demande : remiser au départ puis, aujourd’hui, détruire, seul moyen d’apaiser les victimes !). Depuis, l’une des victimes affirme « c’est une condition non négociable, pas un caprice, mais une des dernières étapes de notre reconstruction (…) Chacune des œuvres (de Louis Ribes) doit disparaître » (cf. Libération du 6 mai 2023)

Et voici l’Église de France incitant les victimes à devenir bourreaux, à détruire l’homme qui les agressa, jusqu’à son identité et ses œuvres.
Une position anti-chrétienne ou pour le moins ante-chrétienne.

Par souci de tranquillité, à Lyon ou ailleurs, prenons donc les marteaux pour détruire !
N’est-ce pas tout simplement oublier que le Christ est venu pour les « tordus », que le Christ est venu pour les prostitué(e)s qui entreront les premièr(e)s dans le Royaume de Dieu. Qu’on veuille bien nous dire si nous avons compris l’Évangile de travers.

L’impossibilité de dire des choses si simples sur la place de Lyon aujourd’hui, face aux victimes comme face aux agresseurs, démontre bien que nous sortons de la chrétienté et que désormais la vengeance mène le jeu. Pourtant cette vengeance n’apporte aucune consolation, on le voit encore chaque jour dans les déclarations d’autres victimes affirmant que l’Église ne fait rien pour elles alors qu’elle propose d’engager des centaines de milliers d’euros pour remplacer – illusoirement – les œuvres désignées comme témoignages de crimes par ces mêmes victimes !

La panique fait également sortir l’Église des lois de la République française et de sa Justice car aucune Justice n’est réellement possible sans la présence de l’accusé et de son avocat. Louis Ribes, comme tout criminel, devrait être défendu, malgré tout, en tant qu’homme, en tant que prêtre et en tant qu’artiste. Missions devenues impossibles par les propos tenus et par les décisions déjà prises.

Comment donc sortir du piège ?
Depuis Rome, un haut responsable de l’Église indique la seule voie possible !

Johan Verschueren, père délégué des Maisons internationales des Jésuites à Rome, n’a pas hésité à se positionner avec une extrême sévérité à l’encontre du prêtre-artiste jésuite Marko Rupnik. Il demande son jugement, lui interdit de créer à partir d’aujourd’hui et même de s’éloigner géographiquement pour éviter toute tentation de disparition…
Le Père Verschueren exige bien sûr dans le même temps que soit rendue justice pour les victimes. Il reconnaît enfin qu’on ne peut être injuste envers toutes celles et ceux qui entouraient l’artiste lors de ses créations précédentes (commanditaires et équipes de réalisation).

«Je comprends la réaction de ceux qui sont choqués par ces révélations », a-t-il confié à La Repubblica, « mais je distinguerais l’art de l’artiste : à travers l’histoire il y a eu des livres, des artistes, auteurs qui n’ont pas eu une vie moralement exemplaire ou édifiante, souvent au contraire, mais est-ce à dire que leur art, leur écriture, leur littérature sont mauvais ? Je ne le crois pas, et, dans le cas du père Rupnik, cela aussi ne rendrait pas justice au travail de la grande équipe à ses côtés».

Marko Rupnik est l’auteur des nouvelles fresques de Lourdes. Au moins les évêques français auront-ils sous le nez dès leur future assemblée plénière la réponse à leurs hésitations depuis des mois… Espérons que ce qu’ils trouvaient beau et appel à la prière il y a un an le sera encore à leurs yeux ! Nous voulons encore le croire.

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Condamner à la mort éternelle

L’Église affiche désormais qu’elle n’a que faire des droits de l’homme, qu’elle n’a plus rien à faire des œuvres de l’esprit, pourtant « patrimoine de l’humanité » et donc non destructibles. Avec son traitement de Louis Ribes, l’Église ne propose plus la vie éternelle mais la mort éternelle.

On nous répondra bien sûr que ce n’était pas le but recherché (heureusement), mais le mal est fait… Dans quelques temps tout nous sautera au visage et il sera trop tard.

La trouille a conduit à cette tromperie « par respect pour les victimes », réaction d’une Église certes profondément blessée mais qui nous mène ainsi tout droit à l’obscurantisme, au retour des temps de l’Inquisition et aux autodafés. Car enfin, quelle différence avec les destructeurs de Bouddhas qui croient sincèrement aider la vérité en détruisant les œuvres ? Aucune ! Et quelle différence avec les Khmers rouges qui effaçaient jusqu’aux visages et aux traces d’identité de ceux qu’ils haïssaient ? Aucune.

Nous en appelons encore à la commission d’art sacré lyonnaise, à toutes les commissions d’art sacré et aux divers maîtres verriers susceptibles d’être sollicités pour qu’ils refusent de toucher à ces œuvres afin de ne pas ressembler aux démolisseurs des Bouddhas géants.

« Les fidèles de l’Église catholique en ont assez des amalgames, des autodafés, du zéro-péché (qui n’existe pas), de leur argent jeté par les fenêtres. Ils souhaitent qu’on revienne aux fondements – le pardon, la rédemption et la miséricorde – qui sont les piliers de leur foi (…) » nous écrit un croyant qui ne comprend plus « son Église ».

Notre Église, rongée par la culpabilité, est passée d’une Église de l’amour absolu, de la charité et de la bonté (si indispensable pour notre époque), à une Église du jugement et de la condamnation, de la condamnation à la mort éternelle.

Ce n’est vraiment pas possible.

Lorsque les disciples demandent à Jésus « qui donc peut être sauvé ? », a-t-on oublié qu’il leur répond « aux hommes cela est impossible, mais à Dieu tout est possible » ? (Luc 18,26)
Et nous – vous y compris, responsables de l’Église – qui sommes-nous pour juger ? « nos mains calleuses, nos mains noueuses, nos mains pécheresses, nous avons quelques fois les mains pleines » (Charles Péguy).

L’un des christ de Louis Ribes

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note 1 : nous recevons chaque jour des témoignages de prêtres n’en pouvant plus car ils sont regardés maintenant de travers à cause des propos et de la position actuelle de leur hiérarchie. Il n’y a que 2, 3 ou 5% de déviants dans l’Église, comme partout ailleurs, fallait-il assassiner par cette culpabilité les 97% restants en leur demandant des extraits de casier judiciaire ? Ou en leur demandant de signer qu’ils ne commettront pas de crimes ! Un summum d’infantilisation – infantilisation qui semble pourtant bien l’une des causes de ces crimes dans l’Église – . Certificat bien illusoire encore, au regard du déroulement de la vie d’un homme ou d’une femme…

note 2 : nous l’avons dit d’une autre manière dans notre page 6. La générosité des fidèles pour l’Église a ses limites. Avoir donné pour des œuvres d’art sacré devenues tout à coup déchets ne relevant plus de l’art conduit évidemment à la perte totale de confiance…