1. Premier texte mobilisateur | 09/09/22

Justice pour André Gouzes


 

Petit historique du sujet

Que nous l’aimions ou pas n’a strictement aucune importance.
Nous parlons ici d’une œuvre majeure, la plus importante composition de musique liturgique depuis le concile Vatican II… Il s’agit d’un corpus de trois mille pages créé par le travail conjoint pendant quarante années des frères Jean-Philippe Revel et Daniel Bourgeois de la communauté de Saint-Jean de Malte à Aix-en-Provence (pour les textes) et du frère André Gouzes, à l’origine de la résurrection de l’abbaye aveyronnaise de Sylvanès (pour la musique).

Voici presque six mois, surgit un soupçon de crime pédophile qui aurait été commis par le frère de Sylvanès il y a vingt ans.
À noter en préalable qu’il s’agit du signalement d’une mère pour son fils (pourtant majeur aujourd’hui) et que le frère est dans l’impossibilité de se défendre puisqu’il est atteint d’un Alzheimer grave.

L’affaire est développée par un article de La Croix le 6 mai 2022, relatant le signalement avec les détails croustillants qui s’imposent. La presse catholique va unanimement surfer sur les derniers mots de la plaignante rapportés par cet article « l’idée que des chants de Gouzes soient repris pour des baptêmes et des mariages, ça me rend malade ».

Sans prendre aucune distance – sans rappeler simplement la distinction nécessaire entre l’œuvre et l’auteur – l’Église va immédiatement relayer la vindicte de la plaignante, sans même noter l’importance de la musique de Gouzes au sein des paroisses et des communautés religieuses de par le monde. Pour nous, une telle attitude est inadmissible.

Précipitation plus que suspecte

Avec la sortie de l’article de La Croix, le chantre du célèbre Pèlerinage du Rosaire (à Lourdes chaque mois d’octobre) annonce bruyamment retirer, « par précaution », les compositions du frère Gouzes habituellement chantées lors de ce pèlerinage. C’est l’amorce d’un vaste mouvement qui se poursuit actuellement dans toute la francophonie. Ledit chantre nous confirmait dès le mois de mai sa position « au cas où il sortirait d’autres choses d’ici octobre » !

Entre mai et octobre, il n’y a pas eu d’autres révélations. Pourtant le sujet n’a cessé d’enfler dans les colonnes de la presse catholique, Le Pèlerin, Famille Chrétienne, Golias… jusqu’à un éditorial de Chantons en Eglise (n° 190 juillet-août 2022) évoquant au pluriel des crimes commis par le frère « nous apprenons les accusations d’abus sexuels dont André Gouzes fait l’objet (…) Nous pensons particulièrement aux victimes (…) ainsi, par prudence (…) nous avons préféré remplacer l’un des chants prévus (…) Peut-on encore chanter du Gouzes ? Faut-il jeter au feu le répertoire de Sylvanès ? Beaucoup de questions délicates se posent… ».

Donc, « par prudence et par respect pour les victimes » il faut renoncer à la musique de Gouzes, partout. Sans penser une minute à d’autres victimes innombrables, celles et ceux qui nourrissent chaque jour, dans toute la francophonie, leur prière par les chants puisés dans la Liturgie Chorale de Sylvanès… Choristes tout à coup montrés du doigt comme soutiens à la pédophilie dans l’Église !

Tout se passe comme si ce fameux respect dû aux victimes était utilisé pour détourner l’attention : il faudrait sacrifier une œuvre considérable plutôt que de chercher (enfin !), dans la structure même de l’Église (hyper masculine, hiérarchique, fermée etc…) ce qui favorise la pédophilie.

Même son de cloche dans tous les médias catholiques

Durant tout l’été, nous n’avons évidemment pas été les seuls à réagir.
Mais aucun média n’a publié la moindre réaction en réponse à la tribune de Jean-Pascal Hervy, tribune pour le moins suspecte puisqu’il est aussi compositeur et ancien président de l’Accrel, association des compositeurs de musique liturgique à laquelle André Gouzes n’adhérait pas. Sa tribune est parue dans La Croix le 2 juin 2022, sous le titre « Je ne promouvrai pas les chants d’André Gouzes ». On y lit notamment « il est impossible de distinguer l’œuvre de l’auteur ».

Nous savons que Jean-François Capony, chantre à Sylvanès et directeur des éditions du même nom, envoya une réponse, comme le maître facteur d’orgues Daniel Birouste, auteur du grand orgue que lui commanda le frère Gouzes pour l’église abbatiale. Aucun avis appelant à distinguer l’œuvre de l’auteur ne fut publié. Rien, non plus, en réponse au théologien de l’Institut Catholique de Paris qui, dans Le Pèlerin, prônait de changer de répertoire, toujours au nom du respect dû aux victimes !

Le dernier numéro de Chantons en Église (n° 191) n’évoque même pas la réaction de lectrices et de lecteurs en total désaccord avec l’éditorial du numéro précédent mais trouve un appui inattendu dans l’interview de Véronique Margron, théologienne moraliste reconnue. Surprise ! Sœur Margron entonne la même antienne, la nécessité de mettre de côté les œuvres d’auteurs soupçonnés ou condamnés, par respect pour les victimes ou pour « un temps de décence »…

Vengeance ou aveuglement ?

Quant au frère Gouzes, a-t-on seulement pensé qu’il pourrait s’agir d’une sorte de coup monté contre un homme en état de faiblesse ? D’un signalement infondé ? La Justice le dira peut-être, s’il y a un procès et il risque d’être long à venir… Ce « temps de décence » soi-disant nécessaire deviendra le temps de l’enterrement d’une œuvre pourtant si essentielle à tant de nos contemporains, œuvre qui se trouve désormais salie et soupçonnée elle-même de porter déviance !

Voilà bien la question essentielle à laquelle étrangement l’Église oppose un lourd silence :
quand bien même le frère compositeur serait un jour reconnu coupable, par quel maléfice son œuvre en deviendrait-elle maudite ou obscène tout à coup ? Toute l’histoire de l’art, littérature, peinture, musique, nous prouve que non, en commençant par les psaumes de David, issus de l’Ancien Testament. Chantés à chaque office, les psaumes sont l’œuvre d’un compositeur criminel ayant assassiné le conjoint de celle qu’il a mise dans son lit !

Nous avons ici le devoir d’insister : la distinction entre l’œuvre et son auteur est ce qui fonde l’Église elle-même. L’existence de l’Esprit inspirant l’artiste, même s’il est criminel…, la foi en la force de la grâce qui peut sourdre de la fange. Cette distinction est si essentielle que les sacrements restent valables même si le prêtre qui les a donnés est reconnu un jour coupable… Tout vole ou volera en éclat si cette distinction n’est plus reconnue !

Il y a urgence

Arrêtons les apprentis allumeurs de bûchers où l’on y jette aussi bien les êtres humains que les livres…
Freinons le retour violent du puritanisme et du pharisaïsme qui tente ici de laver plus blanc que blanc au risque de déchirer le tissu du « peuple de Dieu »…

L’acte créateur est, avec l’affaire Gouzes, remis en cause et toute œuvre d’un artiste est désormais mise en danger.
L’affaire de Sylvanès sonne comme un avertissement pour toutes et tous.
L’Église catholique doit réagir. Cela est aussi important pour la société civile laïque que pour elle-même.
C’est pourquoi nous vous invitons à vous mobiliser avec nous pour défendre – où que ce soit et pour qui que ce soit – la nécessaire distinction entre une œuvre et son auteur…
et c’est pourquoi, dans ce cas précis, quoi qu’il arrive, il faut continuer à chanter du Gouzes !