Église de Lyon : le choix de l’oubli, pour quoi ?
Un remerciement / trois questions
une proposition pour sortir de l’impasse
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l’écoute d’un diocèse
Le service de communication du diocèse de Lyon, en demandant aux actrices et acteurs lyonnais de ne pas nous répondre dans sa « Newsletter des acteurs pastoraux » du 5 octobre 2023, nous a finalement permis plus ample partage. Nous l’en remercions car jamais notre site n’avait été autant visité et nous avons reçu bien davantage de réactions en provenance d’actrices et d’acteurs du diocèse de Lyon (au point que notre courriel en fut quelques jours saturé, vos réactions comportant souvent des pièces attachées de textes de référence et de photographies).
Nous avions pensé – naïvement sans doute – que l’Église nous répondrait par tout un argumentaire philosophique, théologique, psychologique, spirituel, artistique ou humain… Nous avions recueilli des adresses grâce à des paroissien(ne)s de Lyon et de ses environs. Ainsi avions-nous pu envoyer notre réflexion à 400 destinataires éminents du diocèse. Nous les remercions vivement car, au lendemain de cette newsletter diocésaine du 5 octobre, en quatre jours nous avions reçu 73 réponses (dont 17 nous faisaient suivre l’exhortation du même diocèse à ne pas nous répondre).
Les lettres et courriels reçus nous sont de grandes force et exigence. Ils nous posent des questions de fond et réagissent à nos argumentaires… Des théologiens ne veulent pas souscrire à nos propos, considérant qu’une œuvre est totalement liée à son auteur et révèle ses crimes (nous ne pouvons adhérer mais nous respectons leur avis en continuant les échanges). D’autres, au contraire, nous confient qu’ils se sont peut-être trompés « – et sur le Père Gouzes et sur le Père Ribes – en écrivant sans doute sous le coup de l’émotion que, par respect pour les victimes, il fallait changer de répertoire ou… faire disparaître les œuvres ».
Des spécialistes des sciences humaines lyonnais nous confirment : « il est normal que des victimes se reconnaissent (…) C’est également là une question de regard, y compris pour des observateurs extérieurs… Un exemple frappant : lors de l’affaire d’Outreau, des policiers avaient identifié le dessin de fesses sur les murs, alors qu’il s’agissait de cœurs (…) Par ailleurs, on ne peut lier systématiquement et uniquement une œuvre de création à des pulsions. Le coupable, ici décédé, rend ce discernement impossible »…
Une religieuse nous écrit « L’Église de Lyon répond aux victimes qui demandent la destruction. Que fait-elle de celles qui ne la demandent pas, oubliées d’ailleurs dans l’encouragement à ne pas vous répondre ? (cf l’article du Progrès sur Dième) ».
Beaucoup de prêtres et de religieuses du diocèse de Lyon nous remercient de notre travail de réflexion, même si, parfois, ils n’adhèrent pas à tous nos arguments. Bref, notre travail en profondeur est apprécié « parce qu’il est pour le moins réfléchi et pose de vraies questions« , notamment celle de l’argent qui va être englouti et n’apportera aucune consolation aux victimes. Cette fausse solution engendrera de surcroît « une autre injustice inadmissible, en faisant disparaître un homme et ses œuvres, ce que n’a jamais décidé aucune Justice digne de ce nom » (mais il est vrai que, dans cette affaire, il s’agit d’une « justice d’exception ecclésiale », comme la dénomme un prêtre, une justice en circuit fermé, en secret et sans aucun droit pour une quelconque défense).
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la promesse de l’oubli
Espérant nous tromper, nous pressentons aujourd’hui que la pétition nationale « Sauvons Charly » pourrait atteindre mille, dix mille ou cent mille signatures, le diocèse de Lyon continuerait à fermer les yeux et à demander à ses membres de ne pas nous répondre.
Il nous semble parfois que l’infaillibilité de Mgr Emmanuel Gobilliard aurait été décrétée par l’Église universelle, car toute la responsabilité lui est attribuée dans cette affaire lorsque nous interrogeons un(e) responsable de notre Église. Pourtant, lui-même a évidemment le droit de s’être trompé ou de se tromper…
Nous chercherons cependant toujours à être « justes » pour comprendre. L’écoute que cet évêque fit des victimes fut évidemment d’une grande importance et personne n’aurait l’idée de la remettre en cause. Nous savons également par d’autres évêques à l’écoute de victimes qu’elle fut des plus éprouvantes. Cela n’empêche pas que son « je ne suis pas spécialiste de l’art mais ce n’est pas de l’art » restera dans l’Histoire… C’était bien, celle-ci, une réaction au sortir de l’émotion et il ne nous restera qu’à sourire à la lecture de l’invitation en gras du service communication du diocèse :
…vous êtes nombreux à recevoir des mails en provenance du collectif « justice pour André Gouzes » (…) « Afin de ne pas ajouter d’émotions et de complexité à ce sujet, nous vous encourageons à ne pas apporter de réponse à ces mails »…
Il se trouve que tout notre site – avec ses contributions de plus en plus nombreuses au fil des pages et des mois – a été créé pour sortir de l’émotion que provoquent des actes horribles aux conséquences dramatiques (révélations touchant dans un cas la réputation d’un innocent sali par vengeance – le Père Gouzes -, et dans l’autre, celui de l’avenir des œuvres d’un coupable avéré – le Père Ribes -)… Et c’est justement pour cette « mise à distance de l’émotion » que vous nous remerciez à la suite de la Newsletter diocésaine du 5 octobre.
Ce que nous réclamons depuis le début, c’est un regard différent, le regard qui relève, proposé aux victimes, comme au criminel (ce que nous avons osé appeler au fil de nos pages la recherche d’un « regard chrétien« ). Apparemment, « l’on préfère à Lyon, encore une fois, enterrer et faire disparaître le problème plutôt que de l’affronter » (l’invitation à ne pas nous répondre paraît hélas procéder de cette vieille pratique de la dissimulation). On préfère enfermer un homme dans son crime (d’autant plus facilement qu’il est mort), alors qu’il devrait répondre bien évidemment de ses crimes en tant qu’homme mais qu’il fut – aussi – (est-ce un effet de la « grâce » qui passe même par un criminel ?) un professeur, et un prêtre, et un ami d’autres artistes et d’autres prêtres qui connaissaient de lui un tout autre visage et ses nombreux talents.
A propos de « respect des victimes« , nous avions reçu de l’une d’elles le mois dernier un message qui nous a fait beaucoup réfléchir :
« Le respect ! Même le vôtre ne m’intéresse pas. Que veut dire « respecter » une blessure ? Qui veut avoir mal à ma place ? J’ai besoin de panser la blessure. On respecte un feu rouge mais ni une femme ni un homme blessés (…) Nous sommes des êtres qui auraient besoin de quoi ? De re-découvrir l’amour, de re-naître peut-être… Mais est-ce possible ? De toute façon vous commencez à peine à me comprendre« .
Bien sûr, la situation est délicate. Nous n’avons jamais écrit qu’elle était facile. Si quelques œuvres posent problème avec des victimes qui se reconnaissent objectivement, ces œuvres doivent être mises de côté. Mais on ne peut tromper les victimes en leur laissant croire qu’un simple ovale est leur visage comme une couleur rouge serait leur sang…
Arrêtons ce simplisme qui conduit à penser que l’artiste tenait sa seule inspiration de ses pulsions criminelles. C’est une injure faite aux commanditaires, aux prêtres et religieuses en nombre qui lui commandèrent des œuvres inspirées des évangiles et le visitaient dans son atelier ! C’est une injure faite aux paroissien(ne)s qui payèrent ces œuvres et prièrent grâce à elles…
C’est une injure à tous ces artistes lyonnais mis en valeur dans le livre jeté aux oubliettes « Prêtres et artistes du diocèse de Lyon« . Un seul coupable ne rend pas les autres artistes coupables, comme un tableau qui poserait problème n’exige pas l’enlèvement des autres œuvres de l’artiste. L’amalgame est toujours la pire des solutions.
C’est également pour ces prêtres et artistes que nous ne cesserons pas de revendiquer ce regard différent. Heureusement, vous êtes très nombreux à nous encourager sur ce point et nous avons détaillé tout cela depuis des mois sur notre site.
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trois questions au diocèse de Lyon
C’est également pour « le travail de mémoire » que nous continuerons notre marche, difficile et exigeante, pour un changement de regard… Au sortir de la guerre, certaines victimes avaient la volonté que l’on rase les camps de concentration. Leur vue était in-supportable et leur rappelait bien trop leurs souffrances et les atrocités vécues. Il fallait effacer ces traces criminelles pour ouvrir l’avenir, ne plus avoir à en parler (le même argumentaire se retrouve pour les œuvres de Ribes). Réaction compréhensible au demeurant de la part de victimes blessées pour toujours… Mais pourquoi a-t-on voulu garder les camps de concentration ? Pour s’obliger à affronter la réalité de la barbarie toujours prête à ressurgir. Raser les camps aurait ouvert la voie de tous les révisionnismes. Les maintenir oblige à affronter la réalité aussi cruelle soit-elle, pour éviter qu’elle ne se reproduise.
Qu’apportera la destruction des œuvres du Père Louis Ribes ? L’OUBLI. L’oubli de l’artiste, l’oubli d’une œuvre unanimement louée pendant plus d’un demi-siècle, l’oubli de ses actes criminels et l’oubli de ses victimes.
Peut-on appeler cela un geste « réparateur » ?
En réponse au service communication du diocèse de Lyon et à son argumentaire déployé auprès des acteurs lyonnais, nous lui poserons 3 questions. En effet, le diocèse prétend que trois motivations ont présidé à cette décision de retrait :
- « (…) certaines œuvres de Ribes représentent des scènes subies par des personnes victimes ».
Question : dans quelles églises, sur quels chemins de croix ou vitraux de telles scènes sont-elles représentées ? À notre connaissance, dans aucune église. A supposer qu’une telle représentation apparaisse sur l’une des œuvres de Ribes, c’est cette œuvre là qu’il faut déposer et non pas l’ensemble de sa production.
- « (…) les personnes victimes sont vivantes et peuvent se reconnaître dans certaines œuvres ».
Question : dans quelles églises ? Lorsque Ribes évoque le peuple de Dieu ou des enfants, il stylise leurs visages par de simples ovales. Dès lors comment pourrait-on se reconnaître
- « (…) les œuvres artistiques qui sont inconciliables avec la foi et les mœurs… qui blessent le sens religieux soient soigneusement écartées des maisons de Dieu et des autres lieux sacrés ».
Question : en quoi un soleil, des flammes de la Pentecôte, une sainte-famille, un Jésus retrouvant sa mère etc… sont-elles des œuvres qui blessent le sens religieux ? Si tel était le cas, pourquoi les avoir reproduites dans l’excellent livre « Prêtres et artistes du diocèse de Lyon« . Le Concile est très clair. Il s’agit de discerner les œuvres qui seraient inconciliables avec la foi, pas leurs auteurs.
En réalité, nous le redisons : pour donner le sentiment qu’elle agit, l’Église de Lyon jette en pâture l’œuvre d’un de ses grands artistes en construisant l’opprobre sur des amalgames et l’absence de discernement. Pourtant, dans sa grande sagesse, Vatican II – cité par le service communication du diocèse de Lyon en troisième argument – faisait parfaitement la distinction entre l’œuvre et l’artiste.
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« une construction pour une mémoire »
Enfin, puisque dénoncer des contre-témoignages est bien sûr important mais qu’il faut également apporter des solutions pour sortir de l’impasse, voici une nouvelle proposition pour l’Église de Lyon et les victimes du Père Ribes. Elle nous a été inspirée par deux sources : la réflexion d’un prêtre lyonnais et celle d’un spécialiste de l’art contemporain travaillant entre Toulouse et Paris.
Proposer, en lieu et place de la destruction en cours (des personnes comme des œuvres), une « construction pour une mémoire » nous dit le prêtre, un « traitement énergétique du problème » nous dit l’artiste et professeur… En terme d’argent cela coûtera moins cher que de détruire, même si, afin de prouver la « compassion » et l’attention aux victimes, il ne s’agira pas de lésiner sur la qualité des intervenants.
L’on comprendra très bien cette proposition si nous évoquons l’exemple d’un artiste ayant travaillé intensément sur la mémoire, jusqu’à l’obsession, toute sa vie. Nous évoquons ici Christian Boltanski, malheureusement décédé récemment. Faire appel à un artiste reconnu, de ce talent, qui travaillerait avec un groupe de victimes volontaires et de paroissiens et de riverains… Par exemple, à Charly, dans le but d’arriver à créer une œuvre dans le petit square au côté de l’église, afin que jamais l’on n’oublie… « L‘Église ainsi reconnaîtrait les faits et prendrait une part réelle à la « réparation » et la re-construction des personnes »… Cette œuvre commune créée pourrait s’ajouter bien sûr à une plaque de mémoire à l’entrée de toutes les églises où l’artiste est intervenu.
Voici l’une des propositions capables de réunir plutôt que de diviser, de construire plutôt que de détruire.
L’enjeu est de taille pour l’Église de France et de Lyon en particulier :
Affronter l’Histoire, l’Histoire des humains, l’Histoire de l’Église et l’Histoire de l’art ou choisir une voie sans issue, se substituant à un procès impossible, privant l’humanité d’une « œuvre de l’esprit » et choisissant l’oubli, le déni, en recourant à la vieille recette de la dissimulation.
Effacer la mémoire a toujours mené au révisionnisme le plus pestilentiel, ne l’oublions jamais.
Les signataires de la pétition « Sauvons Charly » l’ont bien compris.
Il revient au diocèse de Lyon de montrer cet exemple de justice constructive en phase avec le regard du Jésus des évangiles, d’autant que le cas du Père Louis Ribes sera malheureusement suivi d’autres cas, à Lyon, ou ailleurs.

en réponse à l’argumentaire envoyé dans la Newsletter du diocèse de Lyon, un prêtre nous envoie les photos de quelques vitraux de Louis Ribes en l’église de Sainte-Catherine (69) avec ce commentaire :
« Dans quel poisson ou figures géométriques une victime pourrait-elle se reconnaître ? Quant à la sainte-famille, je suis allé voir les représentations proposées sur internet et, si celle-ci invite à la pédocriminalité, il faut donc vraiment détruire toutes les œuvres picturales traitant de ce thème depuis des siècles (…) Il en est de même pour le fils prodigue, il se retrouve toujours agenouillé la tête au niveau de la ceinture du père… Quant à la question du regard ! : lorsque l’on commence à regarder de travers, c’est terrible, et en parcourant les musées et les églises on en perdrait l’innocence… »
