17. Lourdes dans une obscure clarté | 12/07/2024

Qui pourrait reprocher à un évêque d’avoir de la compassion ? Bien davantage encore s’il est en charge d’un lieu mondial de consolation ! Nous aimons Lourdes (aucune allusion ici aux mosaïques, nous l’aimons pour ce qui s’y vit). Nombre d’entre nous à travers toute la France ont été ou sont des accompagnants de malades en ses pèlerinages…

Lourdes dans une obscure clarté

Monseigneur Jean-Marc Micas, évêque de Lourdes, n’apporte aucune clarté au débat ni une quelconque réponse à la place de l’art et à la nécessité de distinguer entre une œuvre et son auteur… Ainsi, s’agirait-il d’opinions des uns ou des autres, sans importance pour la foi.

D’où sa déroutante conclusion dans l’entretien de La Croix du 3 juillet 2024 sur les mosaïques de Marko Rupnik : La vie et la personne d’une victime sont « infiniment supérieures à la plus belle des œuvres d’art ».
Qui pourrait ne pas être en accord avec lui ?

Monseigneur, pour un chrétien, n’est-ce pas évident ? Toute victime est le Christ lui-même !
Une personne vaut en effet mieux au regard de Dieu que la cathédrale de Paris.

Monseigneur, ce n’est pas du tout le sujet ! Et vous savez bien, si un jour vous avez eu le temps de lire nos propos, que nous formulons ces lignes sans aucune violence.

Mais quelle force pousse l’épiscopat français à refuser de prendre du recul, à toujours surfer sur l’émotionnel et à contribuer ainsi – violemment à Lyon et tout doucement à Lourdes – à la disparition de la spécificité du message chrétien ?

Inlassablement, nous reviendrons à la question et aux fondamentaux esquivés par l’Église catholique de France,
fondamentaux définitivement brouillés par l’effacement ou la disparition d’œuvres d’art.
C’est bien pourquoi nous attendions un engagement de la
Conférence des évêques de France pour sortir de l’impasse.

Ces fondamentaux sont :

-La spécificité du regard chrétien,
-l’analyse d’une anthropologie chrétienne (un homme ne s’identifie pas à ses actes, ni à ses œuvres),
-l’originalité du Salut, du Pardon et de la Rédemption,
-le non-enfermement du pécheur en sa faute,

tout cet « essentiel » de notre foi chrétienne qui nous oblige à demander aux victimes mêmes un changement de regard et à reconnaître que l’art dépasse l’auteur, que la lumière et la Grâce peuvent traverser un criminel de grand chemin.

Trans – figuration

On attend bien sûr d’un évêque sa compassion, la moindre des choses pour tout chrétien. On attendrait plus encore une vision spirituelle, une démonstration théologique, un appel à la « trans-figuration » des personnes et des œuvres. De cela, encore une fois, aucun mot.

Nos évêques ont oublié pourquoi l’art avait été si important dans l’Église : l’art était, est capable de nous trans-figurer…
Un seul exemple en apporte la preuve. En première réaction, il pourrait être choquant pour un croyant de découvrir que les si belles madonnes de Raphaël devant lesquelles il prie ont les visages des nombreuses maîtresses du peintre. En seconde lecture, « spirituelle », quelle merveille au contraire de découvrir que la Grâce peut transformer un être en « ève nouvelle » nous a heureusement confié un moine au sujet de ces madonnes !

Pourquoi alors cet évêque de Lourdes, dit « spirituel » par ses propres frères dans l’épiscopat, n’a-t-il pas profité des positions intelligentes et posées du Dicastère pour la Communication du Vatican pour ouvrir sur d’autres espaces de la foi chrétienne ? En effet, détruire ou cacher une œuvre d’art « n’est pas une réponse chrétienne » et n’a jamais été dans l’histoire une bonne réponse. « Retirer, effacer, détruire l’art n’a jamais été un bon choix » affirme aussi le préfet de ce dicastère (La Croix, 25 juin 2024).

Une catholique des Hautes-Pyrénées nous écrit : « Certes, notre évêque ne semblait pas dogmatique et orgueilleux comme celui qui osa dire « ce n’est pas de l’art » à propos du peintre Ribes. Notre évêque se donne le temps de la réflexion, invite à la compassion mais, habitude tellement ancrée dans l’Eglise catholique, le voilà qui déplace le sujet, ce qui lui permet de ne même pas l’aborder dans son entretien au journal La Croix. Il est bien évident qu’à Lourdes, nous sommes destinés à accompagner les femmes et les hommes blessés par la vie. Je suis une accompagnante des pélerinages depuis trente ans ! (…) Quant à la violence des réactions qu’il décrit, n’a-t-il pas songé que se situer dans l’émotionnel, même justifié grandement par l’horreur, ne peut qu’entraîner la violence d’un côté comme de l’autre ? ».

Les deux bras d’un abuseur

Monseigneur Micas n’a pas eu le temps de lire le témoignage de Louise ne supportant plus les crucifix (point 5 de notre page 16). Pourtant, cette fois, de nombreux évêques de France nous ont écrit avoir trouvé bouleversante la « traversée » de cette victime et son témoignage « révélateur d’un véritable chemin de transfiguration »

Monseigneur, vous parlez de deux bras d’un abuseur : « il faut traverser ces mosaïques (…) elles ornent les rampes d’accès à la basilique. Des victimes m’ont décrit cette réalité comme deux bras d’un abuseur qui les enserrent et réveillent chez elle un traumatisme absolument épouvantable » La Croix, 3 juillet 2024.

Les deux bras d’un abuseur dont vous parlez, sachez que, de par le monde, des milliers de victimes ressentent exactement de cette façon la vue d’une croix qui réveille en elles un traumatisme absolument épouvantable… C’est ainsi.
Alors que faire, puisque la croix signe pour nous, comme pour vous, le plus grand amour, et le lien entre le ciel et la terre ?

Beaucoup plus, ou tout autant que vos deux bras de mosaïques, les deux bras du Christ signifient, pour ces victimes, les guerres, les crimes et les viols commis au nom de notre religion… Faudra-t-il un jour supprimer toutes les croix pour apaiser les blessures insupportables des victimes du catholicisme ? La position lyonnaise et votre position, même si elles sont quelque peu différentes (la vôtre étant plus souple, excluant la censure et la destruction des œuvres) conduiront inévitablement à un résultat identique : à la demande de suppression du signe de la croix. Voilà où mène la non-distinction… Et il ne s’agit pas d’un affrontement d’idées ou d’amateurs d’art – certains pour, certains contre ! – mais des racines mêmes du regard toujours nouveau de l’Évangile.

Lorsque nous aurons à revenir à l’affaire lyonnaise, nous prouverons les bienfaits de l’œuvre du Père Louis Ribes, comme nous nous sommes engagés à le faire. Reste-t-il un espace pour penser aux bienfaits des mosaïques de Lourdes qui entraînent – aussi – des milliers de pèlerins à la prière ? Nous avons accompagné ces dernières années des malades qui les trouvaient beaucoup plus grandioses que nous-mêmes… Les victimes réclamant la suppression des œuvres le font bien sûr par rapport à l’artiste qui les a blessées de manière insupportable. Certaines le font par rapport à l’Église qui aurait parfois couvert les crimes qui ont gâché leur vie. Tout cela est compréhensible mais ne prend pas en compte les autres pèlerins – et pourtant ils existent – qui ne voient qu’une image les incitant à prier (l’œuvre, sauf si elle incitait au crime, n’est jamais coupable).

Reste-t-il un avenir pour un regard chrétien ?

Afin de simplifier son message pour donner à croire qu’elle est proche des victimes (heureusement, encore une fois !), l’Église catholique de France met ainsi délibérément de côté la différence du regard chrétien. Cette exigence du regard chrétien reste évidemment difficile à clamer et à comprendre dans un monde entraîné par la peur, l’exclusion et la division…

La différence du regard chrétien est très largement mise à l’épreuve dans la distinction entre l’œuvre et son auteur qui nous  intéresse. Le refus de distinguer,
à Lyon, à Lourdes, au sein de la CEF ou ailleurs, ira jusqu’à détruire la théologie sacramentelle qui fonde et soude l’Église,  comme nous le prouvons depuis nos toutes premières pages.

Nos chers évêques se rendent-ils compte que la récente campagne électorale a laissé bien souvent à leurs fidèles un goût très amer sur l’ensemble de notre territoire, au point que nos comités voient tous un lien entre l’impossible position des évêques sur la distinction entre l’œuvre et l’auteur et l’incapacité de la CEF à dénoncer clairement des partis « dont les programmes sont opposés à l’engagement chrétien et sont méthodiquement excluants », nous écrit une religieuse.

Tous nos correspondant(e)s ont ainsi deviné l’existence de divergences cruelles au sein de leurs épiscopes. Un fidèle marseillais poursuit : « Hors les positions claires des évêques d’Arras et de Carcassonne, la désolation d’une molle déclaration de la CEF alors que des programmes appelaient à une attitude carrément anti-chrétienne de discrimination et de rejet violent de l’autre et du plus petit (ces autres et petits sont pourtant le Christ) »… Nos correspondant(e)s ne voient pas davantage de clarification dans l’entretien avec Monseigneur Micas. « Espérons seulement qu’il saura crier lorsque des migrants continueront à se noyer dans la Bidassoa, à deux pas de Lourdes. On verra et on croira alors pleinement si les victimes et les petits sont en effet à ses yeux plus importants qu’une œuvre d’art » ose un catholique de Bayonne.

Nous sommes interrogés quotidiennement par de nouvelles correspondances en provenance de l’ensemble des diocèses français et pays francophones à la suite de notre page 16. Nous avons également reçu cette fois la réaction d’un grand nombre de nos évêques de France nous demandant d’excuser le peu de temps qu’ils ont pour se consacrer à nos questions. Heureusement, tous sont remplis de compassion. On ne pourrait attendre moins, n’est-ce pas. Mais cela ne suffit pas.

L’un des évêques termine ainsi sa réflexion que nous avons reçue à la mi-mai « (…) Cependant, ne vous épuisez pas. Il n’y a plus de réflexion possible, actuellement, au sein de la CEF. Constat alarmant en effet mais réel état de notre Institution. A l’image de notre pays, nous sommes trop divisés. La justesse de vos propos est claire. Vous les tenez de façon très mesurée et dans l’amour de l’Église et de l’Évangile. Malheureusement ils ne sont même pas lus ou à peine survolés. Je crains qu’ils ne demeurent pour le moment inaudibles car les sujets graves ne sont pas traités et cela dure depuis des années (…) ».

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous ne consacrerons pas d’énergie supplémentaire pour l’affaire Rupnik puisque même l’évêque de Lourdes se refuse à sortir de l’émotionnel.

Le réveil des évêques sur ces questions viendra-t-il trop tard ?