Assassinat par précaution
L’assassinat par précaution, une nouvelle invention de l’Église ?
Sous ce titre, nous avons publié un texte argumenté, qui exprimait notre colère devant la précipitation avec laquelle une grande partie de la Presse catholique avait relayé sans retenue «les accusations» portées contre le frère André Gouzes de Sylvanès. (1) Nous l’avons envoyé à nombre de grands responsables de l’Église catholique.
Nos mots avaient semblé à certains trop durs ou trop risqués. Pourtant quelque 8 mois plus tard l’Histoire nous donne raison puisque le frère Gouzes a visiblement été victime d’accusations non fondées ! Aucune plainte depuis les appels à témoignages très médiatisés de la Commission Sauvé et des Dominicains. Et nous le répéterons inlassablement, notre propos serait resté et resterait juste, même si le frère avait été le pédophile annoncé… Nous insisterons inlassablement sur l’absolue nécessité de distinguer l’œuvre de l’auteur afin de ne pas tomber dans la barbarie.
Une chose nous avait semblé dès le départ particulièrement étrange, ce refrain servi à toutes les sauces : « par respect pour les victimes », il fallait absolument escamoter, faire disparaître les œuvres du frère dominicain. Chanter du Gouzes devenait soudain un acquiescement au crime supposé.
Nous avions dénoncé la gourmande précipitation du chantre du pèlerinage du Rosaire à retirer avec publicité les œuvres d’André Gouzes, en mai 2022 ; la tribune insensée de Jean-Pascal Hervy dans La Croix (journal soi-disant mesuré qui refusa une tribune de Jean-François Capony, chantre de Sylvanès, ou de nous-mêmes en réponse) ; l’amalgame indécent dans lequel on entraînait les co-auteurs de la liturgie-chorale de Gouzes, les frères Revel et Bourgeois ; le conseil dangereux de théologien(ne)s de changer de répertoire « par respect pour les victimes » publié dans diverses revues !…
Nous parlions de précipitation suspecte car il pouvait aussi s’agir de querelles et de jalousies entre compositeurs, ce que vos courriers ont parfaitement attesté… Même la direction du groupe Bayard (pourtant connu pour la qualité de nombre de ses publications) tenta de nous endormir en soulignant qu’ils éditaient la musique d’André Gouzes (ce qui est vrai) mais cela ne les a pas empêché de laisser passer un incroyable éditorial de « Chantons en Église » : « nous apprenons les accusations… nous pensons particulièrement aux victimes… faut-il jeter au feu le répertoire de Sylvanès… beaucoup de questions délicates se posent »… Ce qui incita l’un de nos correspondants à nommer cette revue Déchantons en Église.
Sœur Véronique Margron, appelée en renfort dans le numéro suivant, ressortit les questions délicates et son éternel « temps de décence », qui devient pour tous aujourd’hui le temps de l’indécence. Nous lui pardonnons, sans doute est-elle aveuglée – et on le serait à moins – par l’écoute des victimes réelles ou potentielles, travail totalement épuisant d’après les témoignages reçus de membres de commissions de soutien aux victimes.
Nos courriers envoyés aux responsables de l’Église catholique et notre page internet nous valurent d’abondantes réponses dont nous remercions les auteurs qui, par discrétion, nous demandent de ne pas citer leurs noms, ce que bien sûr nous respecterons. Depuis le début de notre combat pour la distinction vitale entre une œuvre et son auteur, sur 184 réponses, une seule nous traite de soutien à la pédophilie. 183 nous demandent de continuer et d’amplifier notre action. « Nous sommes actuellement par la peur et la sidération dans une situation d’enfermement. J’aimerais pouvoir écrire moi-même sur notre aveuglement mais je passerais pour un soutien de la pédophilie dans l’Église alors qu’évidemment j’en suis profondément révolté et meurtri. Continuez votre combat car il est vrai ». Cet évêque (sur trente envois à des sièges épiscopaux, dix nous ont répondu) nous conseillait déjà d’aller voir du côté de Lyon où existait une bien étonnante réaction à l’affaire du peintre Ribes.
C’est une affaire semblable à certains égards, puisqu’il s’agit là aussi du thème de la non-distinction entre l’œuvre et l’auteur. La différence, c’est que ce prêtre, peintre de renom et fierté de l’Église pendant plus d’un demi-siècle, a été reconnu, très récemment et post-mortem, coupable d’actes criminels. C’est pourquoi nous sommes allés à Lyon où nos pages précédentes avaient déjà circulé. Nous sont ainsi parvenues 37 réactions de soutien en provenance de cette région avant même que nous nous soyons informés de l’affaire Ribes.
Les 183 réactions reçues à nos lettres et à notre page internet sont vraiment très explicites. Évêques, prêtres, religieuses et fidèles, artistes créateurs croyants ou non-croyants restent ébahis par les dérives de l’Institution catholique dans sa manière de traiter le problème de la pédophilie… Les amalgames et contre-témoignages produits, « les effets pervers de la commission Sauvé, pourtant pleine de bonnes intentions, par la mauvaise conscience donnée à l’ensemble du clergé » (nous écrit une religieuse) les blessent tous et toutes profondément.
C’est pourquoi, nous appuyant sur leurs réflexions, nous décidons de publier très prochainement une page sur cette affaire Ribes et sur la décision du diocèse de Lyon, véritable insulte à la foi chrétienne et aux artistes (2). Notre page sera peut-être perçue comme violente alors même que nous ne condamnons pas celles et ceux qui donnent leur vie pour le service de l’Évangile. Elle soulignera le très probable aveuglement des évêques et des commissions diverses affrontées à l’horreur d’actes qu’évidemment nous aussi dénonçons, cela va de soi…
L’Église catholique voulait se montrer exemplaire. Pour le moment c’est mal parti ! Mais là aussi il nous faut être justes et reconnaître qu’il n’y a pas plus de pédophiles dans l’Église qu’ailleurs et bien moins que dans la sphère familiale ou politique… Tous les lieux de pouvoir entraînent les mêmes perversions. « Ainsi marche l’humanité. La dictature de l’émotion fait perdre en effet la mémoire de l’histoire de l’Église qui a toujours été faite de ruisseaux de lumière dans des fleuves de boue, car elle est faite d’hommes » nous écrit également un haut responsable de l’Église catholique… Nous voudrions que cette Église ouvre les yeux, trouve les solutions et puisse relever la tête.
L’Église catholique n’a pas vu venir les effets pervers de la mauvaise conscience. Son action qu’elle voudrait d’exemplarité est complètement ratée et sa méprise ou son aveuglement ne pourront qu’entraîner les amalgames et pousser toutes les autres institutions à continuer à cacher au maximum les scandales. En cela, c’est hélas un grave dommage pour toutes les victimes de violence et pour la société tout entière qui attendait finalement une réaction juste d’une Institution fondée sur l’Évangile. Un retournement est-il possible ? Nous ne désespérons pas encore de l’Église. C’est l’objet de notre appel et le plus grand souhait de nos correspondant(e)s…
(1) à notre connaissance seules les publications du groupe Malesherbes se tinrent à l’écart par prudence et réel respect pour la présomption d’innocence tout autant que pour d’éventuelles victimes.
(2) notre page sur le diocèse de Lyon et l’affaire Ribes devrait être mise en ligne à la fin du mois, le temps de vérifier quelques assertions et de prendre en compte les conseils de l’ensemble de nos correspondantes et correspondants. Nous vous remercions encore de votre patience, de votre écoute et de vos si nombreux témoignages.
